le premier des lundis

Pour les morts, paraît-il, on trouve les mots. J’en avais trouvé. Puis d’autres. Ça faisait deux textes.

L’un connaissait le bruit des moteurs, les dents de lait, les ravins évités de justesse, l’oiseau blessé déposé à l’aube — et certains éclairs, dans un regard d’azur.
L’autre se baladait en tongs dans les rues de Château.

C’est celui-là qui est parti avec nous, ce lundi. Lou au violon, moi au banjo, on a joué pendant que les amis défilaient. On a rejoué dehors.

L’autre lettre, je ne la destinais à personne. Je voulais juste la laisser là. Mais quand je suis arrivée, les hommes refermaient déjà le caveau. Je les ai regardés faire. Je n’ai rien dit — il y a des silences auxquels on obéit longtemps après qu’il n’y a plus personne pour les imposer.

Alors j’ai gardé ma lettre.

Depuis, des lundis ont passé. Les oiseaux ont recommencé à chanter. Et j’ai retrouvé ce texte au fond d’un tiroir.
Il avait juste raté l’enterrement.

Ce que j’ai gardé

Mon Très Cher Michel,

Quand je t’ai choisi pour père, j’ai très vite compris que ma vie serait une quête vaine pour te plaire, Toi qui plaçait l’inaccessible perfection au rang de simple normalité…

Je guettais dans ton regard d’azur les éclairs rouge vif annonçant la violence des prochaines minutes où ton indomptable colère rugirait une fois de plus. Le cœur glacé de n’avoir su t’apaiser de mon extrême soumission, la gorge nouée à l’idée d’une issue fatale anéantissant la complicité d’une sœur, la tendresse d’une mère…

Parfois, au gré d’un succès providentiel, je percevais la faiblesse de ta fierté que tu réprimais aussi sec dans ta barbe…

Cette même barbe qui frétillait, amusée par ton humour sarcastique. Lorsque tu nous asseyais, Sylvie, moi et nos dents de lait, sur le toit vertigineux de l’usine, les jambes battant le vide, pour faire une bonne blague à maman…

Mais je garderai de toi les souvenirs de nos périlleuses aventures dans lesquelles tu m’entrainais avec malice, ponctuées d’un « Surtout ne dit rien à ta mère! ». De notre prestigieuse chute à moto, évitant in extremis le ravin; Des molosses suspendus à ton bras, les crocs plantés dans ton cuir pendant que tu m’ordonnais de grimper dans les gondoles d’un atelier fermé et bien gardé; Du voyage debout sur le toit du camping car, trop impatient d’attendre que je finisse d’arrimer ma planche; De notre interminable descente en ULM le jour où nous avions pris de l’altitude jusqu’à la dernière goutte de carburant. Suspendus, d’interminables heures, à trois maigres tubes, même à Saint Rémy, la Terre est ronde et les électrons blanc tapissent le terrain et les sourires des passagers non avertis. Je t’imagine, là haut, chevauchant un de nos éclats de rire vibrant à l’infini dans des tourbillons de laine… Des Ratafia Road, où la bécane chargée d’alcool et la poignée en coin, tu espérais passer pour un bon père de famille se baladant avec sa fille…

Et puis ton extrême tendresse qui, parfois, à l’aube, déposait délicatement dans mon lit un oiseau blessé qui occupait mes journées et m’offrait les meilleurs amis…

Des énormes pansements dont tu recouvrais consciencieusement nos blessures en secouriste chevronné.

Mais aujourd’hui c’est lundi, et nous voilà tous réunis, les grosses, les grognasses, les canards, les amis… Les amis qui se demandent pourquoi les canards? Et moi qui pleure et qui ne voulais juste pas que le mot « Connard » salisse mon texte… On n’y croit pas, toi l’immortel tu te fais la belle… Parti rejoindre l’Eternel…

On est là à se dire qu’on t’aime, parfaitement imparfait, comme on aurait aimé que tu nous aimes.

Bon voyage et à lundi Mon Très Cher Papa, et que la Paix soit avec Toi!

Ecouter « Bon voyage et à lundi »

Ce que j’ai laissé dire

Dans les rues de Château
Orteils aux vents
Il balade son élégance
La barbe ébouriffée
La blague bien affûtée

Un bonnet de Noël protège sa précieuse chevelure
Un unique brin, extra fin,
Et son Popeye qui l’entretient

« Salut la Grosse » par-ci
« A Lundi » par-là

Drôle d’animal que ce Michel

De son cerveau grosse cylindrée
De son esprit si raffiné
Emanent toujours les solutions
Quelle que soit la situation

En société il fait merveille
On n’oublie pas un homme pareil

Derrière le carré et le rond
La nostalgie des beaux lagons
Corail pressé, hydrogéné
Il fait craquer sa Dulcinée

Dans la ville il se promène
Un livre à la main
Le cœur sur l’autre
Et fait de sa vie un poème

Les oiseaux ont cessé de chanter
Mais son étoile n’a pas fini de briller

Dans les rues de Château
Résonnent encore le claquement de ses tongs
Les chaleureux « Salut la Grosse »
Et le chagrin de ses amis
Qui n’entendront plus
« A lundi »

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son étoile n’a pas fini de briller

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